Entretien avec Dominique Sylvain

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J’apprécie beaucoup l’univers et les livres de Dominique Sylvain, c’est donc un grand plaisir pour moi de vous proposer cet entretien.

● Pourriez-vous vous présenter en quelques mots pour les lecteurs qui ne vous connaissent pas encore ?

Née en Lorraine, j’ai 59 ans et ai été journaliste avant de me lancer dans la fiction. J’écris des romans noirs depuis un peu plus de vingt ans et ai commencé par des séries (Louise Morvan, Ingrid et Lola…). Depuis peu, j’écris des unitaires. J’ai aussi écrit pas mal de nouvelles et deux courtes pièces radiophoniques.

● Quel est votre premier souvenir avec le monde du livre ?

Un souvenir sonore. Mon arrière-grand-mère me lisait (ou me récitait de mémoire) des contes, fables et autres histoires. Je me souviens de sa jolie diction. Elle ne disait jamais « on » mais « nous » ; dans le fond, sa voix, son vocabulaire émergeaient du 19ème siècle. Dans ma série Ingrid et Lola, les échanges entre les deux protagonistes sont parsemés de mots oubliés. Sans doute, l’héritage de mon arrière-grand-mère.

● Avez-vous toujours eu cette envie d’écrire et pourquoi du « polar » ?

J’ai toujours aimé la littérature, tous genres confondus. J’aimais la chose écrite, les mots, réécrire certains dialogues dans ma tête et envoyer des lettres touffues à mes amis. Au début, je ne m’envisageais pas perchée devant un ordinateur à inventer des personnages, des vies, des péripéties. J’ai donc commencé par être journaliste parce que j’avais envie d’action et de contacts. C’est après la naissance de mes enfants et l’expatriation de ma famille au Japon que je me suis sentie prête à affronter la (relative) solitude de l’écrivain. Pourquoi le polar ? Eh bien, parce qu’au début, ça me semblait plus rassurant d’avoir une intrigue solide (celle propre à l’enquête) à laquelle me raccrocher. Dans ce genre littéraire, imbibé de suspense, on se doit de créer une ossature pour l’histoire qu’on envisage. C’est un peu comme le saut à l’élastique, on a de quoi se raccrocher pour ne pas se fracasser lamentablement contre la falaise. Dans la littérature générale, les possibilités sont infinies et floues. Mais dans le fond, ma théorie ne tient pas vraiment. Même si le polar est en partie une écriture sous contrainte, comme chaque littérature de genre, il embarque tout de même le lecteur dans mille univers différents. Il y a toujours cette contrainte du drame obligé et de l’existence d’une ou de plusieurs victimes, mais une fois le contrat tacite avec le lecteur respecté – lui procurer un texte soutenu par une certaine intensité voire une intensité certaine – on fait ce que l’on veux. On a même le droit de jouer avec les codes.

● Est-ce que d’après vous vos voyages vous on formée en tant que romancière/auteur/écrivain (je ne sais pas quel terme vous préférez) ?

J’aime bien le terme « romancière ». Mon genre est ainsi clairement défini. Et, au moins, on évite « auteure » qui ne gagne pas le grand prix de beauté. Et puis un auteur peut être aussi un scénariste, donc le terme prête à confusion. Mes voyages m’ont en effet amenée à ce métier. C’est au Japon que j’ai commencé à écrire, au début des années 90. Mon premier personnage était la ville de Tokyo, qui exerçait et exerce toujours une fascination sur moi. Ensuite, j’ai voyagé en Asie et les paysages, les cultures, les visages, les ambiances m’ont marquée. Par exemple, il pleut beaucoup dans mes romans car les pluies d’Asie sont les plus poétiques.

● Qu’est-ce qui vous a poussé à vous installer au Japon en 1993 ?

Mon mari venait d’y être muté. Le suivre n’a pas été une corvée, loin de là, ce bouleversement me passionnait autant que lui. J’ai toujours été attirée par l’Asie. C’est un continent que je comprends (du moins émotionnellement), sans savoir vraiment pourquoi. Tout m’intéresse : la littérature, l’architecture, les arts martiaux, la photographie, le cinéma, les codes sociaux, le shintoïsme et la gastronomie. Donc, cette attirance est sans doute liée à des esthétiques auxquelles je suis sensible naturellement. Juste avant de partir vivre à Tokyo, j’avais vu l’anime Akira, d’après le manga éponyme. Ça m’avait bluffée.

● Comment vous est venue l’idée de l’intrigue de votre dernier roman « Kabukicho » ?

Je voulais écrire une histoire se déroulant à Tokyo. C’était comme un puissant désir de retour aux sources, après plus de vingt ans d’écriture. J’ai découvert un documentaire sur une célébrité d’Osaka, un certain Issey, qui exerce un métier qui n’existe (il me semble) qu’au Japon. C’est un hôte. Séduisant, élégant, prince du baratin et champion de l’écoute attentive, il passe ses nuits à divertir, rassurer, complimenter ses clientes. Et à leur faire consommer des boissons alcoolisées pour faire grimper la note. Mais le sexe, la prostitution n’entrent quasiment jamais dans l’équation. Dans un pays où la psychanalyse n’est guère en vogue, les habituées des hôtes ont besoin d’un massage de l’ego. Issey précisait qu’à force de mentir, certains matins, il ne savait plus bien qui il était. Sa grâce désenchantée et fragile m’a émue. J’ai su que je tenais là le départ d’un roman noir psychologique, une réflexion sur le mensonge, les apparences, la solitude contemporaine. C’est aussi un roman sur l’identité. Trois narrateurs racontent le bouleversement que la mort d’une jeune femme provoque dans leurs vies.

● Comment vos personnages prennent-ils vie en général et notamment « Yudai et Marie » pour « Kabukicho » ?

Je me glisse dans leur peau et j’essaie de ressentir ce qu’ils ressentent. Une fois que je sais à peu près qui ils sont, il suffit de les laisser fonctionner via leur logique interne. Mais de nombreuses modifications interviennent de version en version. Jusqu’à ce qu’il y ait une sorte de cristallisation. Le personnage existe alors. Je le sais. Je le sens. Pour mettre en place, Yudai, les choses me sont venues assez naturellement. J’ai imaginé ce que pouvait être l’existence d’un homme au bord de la rupture, usé par ses nuits à Kabukicho, déstabilisé par la perte de Kate, sa meilleure amie et surtout la seule femme avec qui il peut être lui-même. Marie a elle aussi un problème d’identité. Elle est venue au Japon pour vivre une aventure et combler des manques. Une façon de se perdre pour se retrouver. Elle a eu une enfance assez dure, elle trimballe un gros manque affectif. Elle tâtonne. Face à Kate, qui a un tempérament solaire, Marie se sent inférieure, inaboutie. Créer Marie a été très difficile. J’ai réécrit plusieurs versions. Elle ne sait pas qui elle est. Je le savais encore moins. Seule l’écriture (acharnée !) pouvait me la faire rencontrer.

● Etes-vous une grande lectrice et quels sont vos modèles ?

Oui, j’enchaîne la lecture de romans. J’ai de nombreux modèles. Mes « professeurs » d’origine sont les grands Américains : Raymond Chandler, Ed McBain, Chester Himes, Elmore Leonard. Mes goûts me portent vers l’ailleurs. J’aime les auteurs japonais tous genres confondus : Haruki Murakami (surtout ces romans des années 90), Keigo Higashino, Natsuo Kirino, entre autres. Dans mon panthéon, j’ai des romans, plutôt que des œuvres intégrales. Tokyo de Mo Hayder, Out de Natsuo Kirino, Complicity de Iain Banks, Mystic River de Dennis Lehane, Les oiseaux de Bangkok de Vazquez Montalban, Le Léopard de Jo Nesbo, etc. En France, j’aime certains romans de Philippe Djian (Vers chez les blancs, Incidences…), Le Marin de Gibraltar de Duras, et bien d’autres. Je viens de découvrir Preparation for the next life d’Atticus Lish et Still here de Lara Vapnyar, deux superbes romans américains. C’est sans fin.

● Après « L’Archange du chaos » et « Kabukicho » qui sont des romans unitaires, est-ce que pour vous les séries sont terminées ou allez-vous continuer ?

Je ne sais pas. J’éprouve un sentiment de liberté depuis que j’écris des romans unitaires. Je travaille sur des idées différentes. J’ai de moins en moins envie de raconter des intrigues avec des enquêteurs qui élucident petit à petit une affaire. Ce qui m’intéresse, c’est le roman total. Celui que je porte peut-être en moi, celui que je n’écrirai peut-être jamais. C’est le cheminement qui est intéressant. Et peut-être pas le sentiment d’être arrivée au bout d’un chemin après chaque publication. Oui, c’est ça, je chemine. Et ce qui me passionne, c’est de construire des histoires véhiculant une véritable émotion, plutôt que de dérouler des intrigues super excitantes sur le plan du suspense. Evidemment, l’idée est de réussir les deux. Mais la recherche prime, cette volonté que l’histoire trouve son style. La langue est un matériau sublime et rétif. Ça résiste et c’est ça qui est beau. Pour revenir à votre question, j’écrirai peut-être de nouveau des suites lorsqu’une envie irrépressible passera par-là. Je me laisse guider par mon instinct.

● Quelle est selon vous aujourd’hui la place du roman policier dans la littérature française ?

Très importante en termes de vente apparemment. A tel point que tout le monde veut en écrire, même ceux qui ne sont pas écrivains. Sans doute parce qu’ils s’imaginent que c’est plus facile, d’une manière ou d’une autre. C’est un peu le sentiment que j’avais au début. Mais la différence avec ces personnes, c’est que j’éprouve une véritable passion pour l’écriture. Polar ou pas, pour moi, c’est avant tout un travail artistique.

● Quelles sont vos autres passions ?

C’est la seule. Pour le reste, tout m’intéresse. Mais c’est sans doute parce tout prend sens puisque que je veux écrire sur la réalité, sur mon époque. Ou essayer du moins.

● Quel sera votre mot de fin à cet entretien ?

Merci pour cette interview. Et merci de vous intéresser à mon travail. Pour moi, l’écriture n’est ni une psychanalyse ni une action à sens unique. C’est un échange. Lorsque je lis, j’ai l’impression d’avoir la chance d’avoir une longue conversation avec un auteur. J’espère que mes lecteurs ressentent la même chose. Et comme à travers La Caverne du polar, vous êtes un passeur, j’apprécie que vous me permettiez de transmettre cette idée.

Merci à Dominique Sylvain pour avoir répondu aux questions de la Caverne du Polar. J’espère vous avoir permis de découvrir un peu plus cette romancière et si ce n’est pas déjà fait de découvrir tout ses romans.

Dominque Sylavin

Biographie de Sandrine Collette

Dominique Sylvain est née le 30 septembre 1957 à Thionville en Lorraine.

Elle travaille pendant une douzaine d’années à Paris, d’abord comme journaliste, puis comme responsable de la communication interne et du mécénat chez Usinor.

Pendant treize ans, elle a vécu avec sa famille en Asie. Ainsi, Tokyo, où elle a passé dix ans, lui a inspiré son premier roman Baka ! (1995). Sœurs de sang et Travestis (1997 et 1998) ont été écrits à Singapour.

Elle habite actuellement à Paris mais reste très attachée à l’Asie où elle se rend régulièrement. Elle se consacre, désormais, exclusivement à l’écriture. Ses seize romans ont tous été publiés dans la collection Chemins Nocturnes, aux Éditions Viviane Hamy.

Kabukicho

Un grand merci aux éditions Viviane Hamy pour cette lecture.

Chronique :

Kabukicho est le dernier roman de Dominique Sylvain. Direction le Japon dans un quartier sulfureux de Tokyo. Autant le dire de suite, j’adore Dominique Sylvain, depuis son premier roman Baka jusqu’à celui-ci. Je suis vraiment conquis. couverture Kabukicho.indd

Tout d’abord on fait la connaissance de Yudai, le charismatique N°1 des hôtes et gérant du Café Château. Puis de Kate Sanders une belle anglaise, qui est l’hôtesse la plus en vue du Club Gaïa. Malgré le milieu dans lequel ils baignent, ces deux là sont faits pour s’entendre et vont devenir de très bons amis. Mais Kate vient à disparaître. Son père Jason Sanders qui vit en Angleterre reçoit un mystérieux MMS accompagné d’une phrase inquiétante. Il s’inquiète à juste titre et décide de venir au Japon pour la retrouver. Sur place il va faire  connaissance avec sa colocataire Marie une jeune française. S’en suivra une enquête très complexe pour le capitaine Yamada, qui sera chargé d’enquêter sur la disparition de la jeune femme.

Kabukicho est un quartier sombre mais lumineux, constitué de bars, de love hôtels, de soaplands et autres bordels. C’est un quartier où règnent en maître les yakuzas et la mafia japonaise. On se retrouve vraiment plongé dans ce pays avec ses codes, ses secrets, ses règles et ses relations. Comme le résume bien l’auteur dans le livre « Le Japon est une gigantesque usine à règles »…

La construction de l’intrigue est parfaite, Dominique Sylvain a choisi d’alterner les points de vue des différents protagonistes et de faire des chapitres assez courts. On sent bien que l’auteur nous transmets sa connaissance et sa culture du Japon, pays dans lequel elle a habitée plusieurs années. Ce qui rend d’ailleurs le récit très réaliste.

Ce roman est une véritable réussite, l’histoire est passionnante, je vous invite à plonger dans l’univers nippon de Dominique Sylvain, vous ne serez vraiment pas déçu.

Résumé de l’éditeur :

À la nuit tombée, Kabukicho, sous les néons, devient le quartier le plus sulfureux de la capitale nipponne. Au coeur de ce théâtre, les faux-semblants sont rois, et l’art de séduire se paye à coup de gros billets et de coupes de champagne. Deux personnalités dominent la scène : le très élégant Yudai, dont les clientes goûtent la distinction et l’oreille attentive, et Kate Sanders, l’Anglaise fascinante, la plus recherchée des hôtesses du Club Gaïa, l’un des derniers lieux où les fidèles apprécient plus le charme et l’exquise compagnie féminine que les plaisirs charnels.
Pourtant, sans prévenir, la jeune femme disparaît. Le piège de Kabukicho s’’est-il refermé ? À Londres, son père reçoit sur son téléphone portable une photo où elle apparaît, les yeux clos, suivie de ce message : « Elle dort ici.» Bouleversé, mais déterminé à retrouver sa fille, Sanders prend le premier avion pour Tokyo, où Marie, colocataire et amie de Kate, l’aidera dans sa recherche. Yamada, l’imperturbable capitaine de police du quartier de Shinjuku, mènera quant à lui l’’enquête officielle.
Entre mensonges et pseudo-vérités, il sera difficile de démêler les fils d’une manipulation démoniaque ; pour le plus grand plaisir du lecteur.

Dominique Sylvain – Kabukicho (Viviane Hamy 06/10/2016)

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Baka

Chronique:

Ce 1er roman de Dominique Sylvain est une belle découverte.

On assiste aux débuts de la détective privé Louise Morvan, qui a hérité l’agence de son oncle. On découvre ces habitudes et son environnement parisien, ses origines britanniques par sa mère, et surtout ses relations tumultueuses avec la gente masculine. baka

C’est une jeune femme dynamique, obstinée, attachante et très séduisante qui n’a pas froid aux yeux même lorsqu’elle dois faire face à des hommes de main des Yakuzas.

L’écriture de ce roman est vive et rafraîchissante. Cet art de mêler la culture occidentale à la tradition japonaise est une réussite.

On plonge dans la ville de Tokyo avec ses bains japonais, sa pluie en été, sa politique, ses vélos, ses yakuzas, ses sanctuaires, ses dojos et ses love hôtels. Il y a même un quartier entier qui est dédié aux librairies. L’intrigue est pleine de surprise et de rebondissements du début à la fin. Avec un cocktail rempli d’hallucinations, de visions, de relique volé, de gastronomie, de sexe et de meurtres, on est servi.

Pour ma part ce fût une vrai plongée dans un univers qui m’est complètement inconnu. En plus de cela il n’y a pas beaucoup de détective privé dans les romans policiers français.

En conclusion « Baka » est un très bon 1er polar qui se lit facilement. J’ai hâte de suivre cette héroïne dans les prochains romans.

Résumé de l’éditeur :

Louise Morvan, détective privé, a ses quartiers dans un bar du canal Saint-Denis. Son dernier client, un évêque richissime, l’envoie au Japon pour surveiller les mauvaises fréquentations d’un neveu expatrié. Entre yakusas, manieurs de sabres, interprètes écervelées, hommes politiques désabusés et antiquaires véreux, le choc culturel est à la hauteur du dépaysement attendu.

Dominique Sylvain – Baka (Viviane Hamy 2007), (Points Policier 2009).

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